La Space Force, espace sanctuaire ou guerres du futur ?

United States Space Force

La militarisation de l’espace est un sujet brûlant tant sur le plan géopolitique que sécuritaire. Dans ce dossier nous allons aborder un évènement majeur dans le militaire spatial : la création du 6ᵉ commandement de l’armée la plus puissante au monde, une nouvelle branche du Département de la Défense des États-Unis d’Amérique, dénommée : la Space Force.

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Sommaire:

  1. Militarisation de l’espace, une veille histoire
  2. Les moyens spatiaux, essentiels mais vulnérables
  3. Le basculement
  4. Quelques passes d’armes
  5. Nouvelle menace, nouvelle stratégie
  6. Création de la Space Force
  7. Moyens affectés au Space Force et concurrents
  8. Nouvelle force armée, nouvelles doctrines ?
  9. Fin de l’ère spatiale pacifique ?
  10. Conclusion

Donnant suite au dossier sur le programme Artemis et les accords Artemis, qui traitait de l’exploration spatiale, le retour sur la Lune et le partage des futurs territoires et richesses lunaires, l’équipe des rédacteurs du Forum Tesseract récidive avec ce dossier qui s’inscrit dans la continuité de ce thème. Dans le secteur spatial, la profusion des acteurs publics et privés, le nombre croissant des lanceurs et les bouleversements en termes de développement technologique, ne se limite pas à l’exploration civile au-delà de l’orbite terrestre mais touche également le spatial militaire.

La Terre n’est que la moitié de la bataille. Aujourd’hui, l’espace est essentiel, non seulement pour notre mode de vie, mais aussi pour le mode de guerre moderne. La Force spatiale des États-Unis est construite à partir des esprits les plus brillants dans les opérations spatiales de la Force aérienne, de nos services conjoints et du secteur privé. Il est temps de faire un autre pas de géant.

1. Militarisation de l’espace, une veille histoire

La militarisation de l’espace désigne le développement d’armes et de techniques militaires dans l’espace. Le terme apparait pour la première fois dans les années 1960 dans le cadre de la guerre froide et de la course à l’espace, qui opposait les deux superpuissances que furent les États-Unis et l’URSS, pour faire référence à l’envoi de satellites espions dans l’espace. En ce temps, l’enjeu est la conquête de l’orbite basse, qui outre les questions de prestiges, américains et russes s’intéressent à l’aspect stratégique de l’espace. Les satellites militaires ont constitué la première forme de satellites d’observation.

En effet, dès 1959 et dans le cadre de la guerre froide, les États-Unis et l’URSS ont développé des satellites militaires d’observation, que l’on appelle couramment et abusivement des “satellites espions”. Ils permettaient bien évidemment de pouvoir observer les ressources militaires de l’ennemi dans des zones peu accessibles afin d’évaluer le danger que celles-ci étaient susceptibles de représenter; cela a donc servi de base aux autres applications civiles des satellites d’observation. Tout ceci était entièrement licite vu que les frontières n’ont plus cours à une altitude supérieure à 80 km.

La course à l’armement et la course à l’espace que se faisaient les États-Unis et l’URSS durant la guerre froide ne pouvaient mener qu’à une théorie : “arsenaliser” l’espace. Ainsi, en 1962, les États-Unis réalisent un essai nucléaire à 400 km d’altitude : Starfish Prime. Le rayon électromagnétique de ce dernier grillera alors le tiers des satellites en orbite. De 1968 à 1982, l’URSS testera ses Istrebitel Spoutnikov (les “satellites tueurs”).

Actuellement, La menace posée par les missiles balistiques intercontinentaux incite plusieurs États à se doter de techniques de défense antimissile. Mais un nouveau type de missile est également apparu : le missile anti-satellite.

En 2010, seuls les États-Unis et la Chine semblent avoir la capacité de produire de tels missiles. Par ailleurs, d’autres pays ont développé un programme de satellites militaires : il s’agit, entre autres, de la France, du Royaume-Uni, de l’Italie, de la Chine, de l’Inde, Israël Allemagne et Japon. 50 % du budget spatial mondial est consacré au domaine militaire dont 90% sont toujours détenus par les États-Unis en 2010.

La militarisation de l’espace est un sujet brulant tant sur le plan géopolitique que sécuritaire. Dans ce dossier nous allons aborder un évènement majeur dans le militaire spatial : la création du 6ᵉ commandement de l’armée la plus puissante au monde, une nouvelle branche du Département de la Défense des États-Unis d’Amérique, dénommée : la Space Force.

L’Initiative de défense stratégique

Côté américain, le point culminant de cette course à la militarisation de l’Espace fut la célèbre Initiative de défense stratégique (IDS), dite aussi guerre des étoiles dans les médias, était un projet de défense anti-missile destiné à la protection des États-Unis contre une frappe nucléaire stratégique par des missiles balistiques intercontinentaux et des missiles balistiques lancés par des sous-marins. L’initiative, rendue publique le 23 mars 1983 par le président Ronald Reagan, devait combiner des systèmes capables d’intercepter les missiles ennemis, depuis le sol et l’orbite terrestre.

Ce programme ambitieux et très couteux est à l’origine du développement de plusieurs lanceurs, technologies spatiales et autres avancements qui ont fortement influencé l’industrie spatiale américaine en ce temps, cette initiative mériterait un dossier à elle seule. Mais nous ne pouvons s’attarder plus longtemps. Toutefois, ce rappel historique monte à quel point le spatial et le militaire sont intimement imbriqués et cela depuis des décennies.

L’organisation administrative de la mission spatiale militaire fut modifiée dans les années 1980 : l’Air Force Space Command, un commandement intégré à l’Air Force, fut activé en 1982. Le président Ronald Reagan donna son fameux discours sur l’Initiative de Défense Stratégique en 1983 et un commandement unifié dédié à l’espace, l’US Space Command, ancêtre de l’actuelle Space Force, fut créé en 1985.

La fin de la guerre froide

A la fin des années 80’s, l’Union soviétique entame une douloureuse perestroïka, l’éclatement des états vassaux est irréversible; son effondrement signe la fin de la guerre froide. Les américains ont gagné la guerre d’Afghanistan et les prochains conflits aux Moyen-Orient sont en gestation, 1990 marque la première guerre du Golf. Les américains sont occupés à rafler les marrons du feu, plus personne ne peut les arrêter.

Dans le secteur spatial US, certains cherchent une nouvelle vocation pour leur navette spatiale il faut sauver le tissu industriel et les grands contractants de la Défense. Wall Street et les grandes multinationales US sont elles occupées à délocaliser massivement leur activités en Chine. Un pays dont certaines régions sont encore sous développées, leur programme spatial est à l’état embryonnaire.

2. Les moyens spatiaux, essentiels mais vulnérables

Depuis l’administration d’Eisenhower, le secteur spatial a été séparé en deux composantes : l’une civile représentée par la NASA, l’autre militaire et dévolue au Département de la Défense (DoD). La NASA est historiquement le bras armé de la communication politique autour de l’espace. Elle a été chargée de réaliser de grands projets symboliques comme poser un homme sur la Lune, développer une navette spatiale réutilisable ou construire une station spatiale internationale. Dans l’ombre de la NASA se déroulent des programmes militaires beaucoup plus discrets : l’existence du NRO, le National Reconnaissance Office, fondé en 1961, n’a été officiellement admise qu’en 1993, après la fin de la Guerre froide. Pour mettre en orbite les satellites de reconnaissance de la NRO, on a fait appel à la NASA et la navette spatiale (Space Shuttle).

Durant ces décennies de suprématie incontestée sur terre, dans le ciel, et même dans l’Espace. La Défense US envoyait en orbite plusieurs satellites militaires. C’est grâce à la navette que ces engins lourds et volumineux étaient envoyés en orbite. La navette pouvait transporter des charges utiles militaires classifiées, ces satellites étaient très gros. Ce véhicule dangereux mais o-combien utile pour l’armée américaine servait de sorte de mini-station avec une capacité orbitale de plusieurs jours. La perte de la navette Challenger (1986) et par la suite de la navette Columbia (2003) -détruite durant la rentrée atmosphérique brulant vifs sept astronautes- provoquera beaucoup de questionnement quant à la viabilité de l’engin, tant sur le plan de la sécurité que financier. Mais l’armée américaine a sécurisé un grand nombre de satellites militaires de très haute technologie en orbite géosynchrone (très haute altitude) à l’abri des regards et des menaces potentiels… jusqu’au réveil du dragon.

April 4, 1983 - Space Shuttle Challenger Makes Its Maiden Voyage Into Space
4 avril 1983 – La navette spatiale Challenger effectue son premier voyage dans l’espace. – Crédit: NASA

3. Le basculement

Le 11 janvier 2007, le test de destruction que l’Armée Populaire de Libération Chinoise (APLC) conduisit sur son propre satellite Fēngyún 1-C, fit prendre conscience à l’armée américaine de la vulnérabilité de ses satellites. La possibilité d’une attaque surprise dans l’espace était souvent évoquée comme un Pearl Harbor spatial, ce test a mis en lumière la réalité de la menace.

Pour Xavier Pasco (note 1), Directeur de la fondation pour la recherche stratégique, l’idée essentielle est que:

« depuis une quinzaine d’années, pour les Américains, l’espace était absolument vital pour leurs opérations militaires. Mais surtout, que leurs satellites allaient de plus en plus être perçus comme des cibles potentielles par leurs adversaires principaux, notamment la Chine et la Russie. Ce qui a vraiment été déclencheur dans cette réflexion, c’est le test anti-satellite que la Chine a effectué en 2007, lorsqu’elle a détruit l’un de ses satellites avec un missile. Cela a été vu comme la preuve que les futures confrontations se feront dans l’espace. Avant cela, l’espace était plus perçu comme un sanctuaire, que l’on n’avait pas intérêt à transformer en champ de bataille. »

Xavier Pasco

En effet, côté américain l’inquiétude est justifiée : l’usage des satellites a beaucoup évolué, ils font aujourd’hui partie intégrante de l’arsenal conventionnel des États-Unis et pourraient constituer des cibles en cas de conflit. Selon une publication de la fondation pour la recherche stratégique, Les satellites de reconnaissance en particulier sont des systèmes complexes et très chers, produits à peu d’exemplaires. La destruction d’un seul système causerait des dommages importants aux capacités militaires américaines.

Satellites militaires, des cibles faciles

Joan Johnson-Freese, professeur de sécurité nationale au Naval War College, conteste l’idée que l’espace peut être traité comme n’importe quelle autre zone de combat. « Vous ne pouvez pas contrôler tout l’espace tout le temps », a-t-elle déclaré dans une interview. « La physique de l’espace est si différente des autres. Les analogies avec les terrains de conflits terrestres s’effondrent. ». Un satellite est par définition un “canard assis”, dit-elle. « C’est la chose la plus brillante du ciel, avec une orbite prévisible, sans nulle part où se cacher. »

Le monde est-il prêt pour la guerre dans l'espace ?
Le monde est-il prêt pour la guerre dans l’espace ? Un satellite tirant un laser sur un autre (vue d’artiste). – Crédits: Erik Simonsen/Getty Images

Aborder l’espace comme d’autres domaines où le conflit est inévitable, est également dangereux. « Ce sont des points de vue extrêmes, et si vous continuez à battre ce tambour d’inévitabilité assez longtemps, vous pouvez y travailler vous-même », a déclaré Johnson-Freese, auteur du livre Space Warfare in the 21st Century (note 2).

4. Quelques passes d’armes

Le test du missile chinois SC-19 du 11 janvier 2007 n’est pas resté sans réponse. Le 21 février 2008, l’USS Lake Erie, un croiseur de l’US Navy de la classe Ticonderoga a tiré un SM-3 qui a frappé et détruit avec succès le satellite en perdition USA 193 à une vitesse d’environ 36 667 km/h (22 783 mph), alors que le satellite se trouvait à 247 km (133 miles) au-dessus de l’océan Pacifique. (Source wikipedia).

En 2014, un satellite discret, lancé par la Russie, aurait pu n’être qu’un engin de plus sur l’orbite géostationnaire (36.000 kilomètres). Mais voilà, ce satellite, exploité par l’armée a la fâcheuse tendance à renifler d’un peu trop près ses congénères occidentaux.

En 2017, ce même satellite s’est même collé très près du satellite de télécoms militaires franco-italien Athena-Fidus. « Si près qu’on aurait pu croire qu’il tentait de capter nos communications, ironisait la ministre des Armées Florence Parly, le 7 septembre, en révélant l’opération russe. Tenter d’écouter ses voisins, ce n’est pas seulement inamical. C’est un acte d’espionnage. » (Note 3).

Le 16 décembre 2020, les responsables du Commandement spatial américain ont annoncé que la Russie avait lancé un nouveau test de missiles anti­satellites dans le cadre de son programme de militarisation de l’espace, rapportait le site Space.com. Lors de son troisième essai antisatellite cette année, la Russie a lancé un missile à ascension directe, capable de détruire de petits satellites dans l’orbite terrestre basse – comme ceux de SpaceX. Mais si un satellite est frappé par un missile DA-ASAT, le champ de débris laissé derrière lui pourrait constituer une menace pour les autres satellites et polluer irrévocablement le domaine spatial, commente le Commandement spatial américain.

Selon les déclarations d’un général de l’armée américaine James Dickinson, commandant de l’USSC, dans le communiqué (note 4):

« La Russie affirme publiquement qu’elle s’emploie à empêcher la transformation de l’espace extra-atmosphérique en champ de bataille, mais en même temps, Moscou continue de militariser l’espace en développant et en déployant des capacités en orbite et au sol qui cherchent à exploiter la dépendance des États-Unis à l’égard de l’espace. “, a déclaré le général “Les tests persistants de ces systèmes par la Russie démontrent que les menaces pesant sur les systèmes spatiaux américains et alliés progressent rapidement. »

James Dickinson

5. Nouvelle menace, nouvelle stratégie

Pour bien mettre les choses en perspective, il est important de rappeler qu’aujourd’hui il est difficile d’envisager la conduite d’une guerre sans satellites : le général John E. Hyten, commandant de l’USSTRATCOM, résumait ainsi le péril que constituerait la perte de leurs moyens spatiaux pour les forces armées américaines : « Vous retournez à la seconde guerre mondiale. ». Cette dépendance entraîne naturellement les adversaires à chercher à tirer parti de la destruction, du brouillage, de l’aveuglement ou du piratage de satellites et de leurs stations au sol. L’émergence de capacités antisatellites nouvelles en Chine et en Russie, ainsi que le développement d’armes hypersoniques justifient l’attention portée aux questions spatiales (note 5).

Commanding Space: L’histoire derrière la Space Force (11 Avril 2019)

Selon un rapport du Département de la Défense qui confirme la volonté de créer une Space Force, la raison principale est de contrer la militarisation spatiale de la Chine et de la Russie. Pour justifier la création de cette force spatiale, le premier argument est comme toujours défensif. « La Chine et la Russie, nos concurrents stratégiques, développent explicitement des capacités de combat spatial capables de neutraliser les capacités américaines spatiales en tant de guerre », analyse le rapport du Département de la Défense.

Au cœur des préoccupations : les satellites militaires. Ils sont devenus vitaux au fonctionnement de l’armée, aussi bien pour prévenir des frappes adverses que pour guider des attaques, pour les télécommunications, les images de reconnaissance et l’espionnage. Les satellites civils constituent également une cible de choix, la destruction des télécommunications et du système GPS pouvant paralyser toute l’économie.

Or, la Chine avait dès 2007 fait une démonstration de ses capacités de nuisance en détruisant l’un de ses propres satellites par un tir de missile. Ce que Mike Pence a décrit devant le Pentagone comme « une démonstration très provocante des capacités croissantes de la Chine de militariser l’espace ». Depuis, les armes anti-satellites russes et chinoises se seraient encore développées. D’où l’urgence de mieux les protéger.

“60 Minutes:” Satellite security targeted in space

Il existe plusieurs types de menaces :

Menaces spatiales : cela peut être par exemple des satellites qui vont se rapprocher des autres et interférer avec eux pour brouiller leur signal ou surcharger leur électronique. D’autres satellites peuvent aussi carrément rentrer en collision avec les autres ou exploser à proximité.

Menaces depuis le sol : Comme le tir d’un missile qui va détruire un satellite en orbite basse à quelques centaines de kilomètres d’altitude. Il est aussi possible d’utiliser des lasers pour aveugler un satellite ou brouiller ses communications. Il est même éventuellement possible de détruire un satellite.

Cependant, aujourd’hui, personne n’a intérêt à détruire de manière physique des satellites, parce que cela génère des débris, c’est se tirer une balle dans le pied. Ces mêmes débris menaceront ensuite ses propres satellites. Cela peut totalement perturber certaines opérations. Ce degré de dépendance à l’espace n’existait pas il y a une vingtaine d’années. Les militaires se sont rendu compte que l’espace pouvait devenir un talon d’Achille (note 6).

Autres menaces, les missiles hypersoniques

En plus des menaces énumérées ci-dessus, l’apparition d’engins hypersoniques requière des systèmes antimissiles sur orbite encore plus massifs, plus nombreux. Le développement d’un système d’interception des missiles depuis l’espace est le Saint-Graal dans le domaine du spatial militaire. Pour l’armée américaine, les missiles hypersoniques représentent une menace qui demande une réponse à sa juste mesure. Seulement voilà, les Américains ont pris du retard.

« Ce rappel du passé doit raffermir notre compréhension du fait que les importantes avancées technologiques, telles que l’arme hypersonique, sont susceptibles de déstabiliser la sécurité globale et de créer une menace pour notre nation. »

M.Modly

Janvier 2020, les États-Unis doivent combler leur retard actuel par rapport à la Russie et la Chine en matière d’armes hypersoniques, selon un mémo signé par le secrétaire par intérim de l’US Navy. Les forces armées des États-Unis doivent s’assurer la suprématie dans le développement et la possession d’armes hypersoniques, a déclaré le secrétaire par intérim de la Marine américaine Thomas Modly dans un mémo cité par le site Breaking Defence. Pour illustrer le retard actuel des États-Unis en la matière par rapport à la Russie et la Chine, il a évoqué le lancement du premier satellite artificiel de la Terre réalisé par l’Union soviétique en 1957 (note 7).

Istrebitel Spoutnik : Tueur De Satellite
L’Istrebitel Spoutnik soviétique, conçu pour s’approcher d’autres satellites et exploser. – Crédit photo: RussianSpaceWeb.com

6. Création de la Space Force

On arrive au 6ᵉ chapitre de ce dossier : la création de la Space Force. C’est à travers ce cheminement des événements qui ont façonné le spatial militaire américain depuis le début de l’ère spatiale, en passant par la guerre froide, et la montée en puissance de sérieux concurrents dans le domaine du spatial militaire que le besoin de détacher le commandement des opérations spatiales de l’US Air Force, pour créer une entité indépendante est devenu indispensable à la lumière des enjeux politiques et géopolitiques contemporains autour de l’espace.

Signe d’une conception plus militarisée de l’espace, on passe du concept de “l’espace sanctuaire” à “Space Control“, traduit contrôler l’espace, ce nouveau paradigme fait désormais partie de la doctrine officielle des forces armées des États-Unis et de l’OTAN. Ce “contrôle de l’espace” consiste en des mesures défensives et offensives, en particulier la capacité à “Dissimuler, perturber, dégrader, nier ou détruire des systèmes ou des services spatiaux”. Les systèmes spatiaux sont entendus au sens large, ceux-ci pouvant inclure aussi bien les stations-sol que les satellites eux-mêmes.

Pourquoi a-t-on besoin d’une space force ?

Il faut savoir que sur le plan des traités, les verrous ont sauté il y a déjà bien longtemps. En effet : « Les États-Unis, puissance dominante du spatial dans le monde, se sont retirés en juin 2002 du traité ABM (Anti-Ballistic Missile Treaty), seul vrai régulateur de la militarisation active de l’espace (“weaponization of space” ou arsenalisation), renvoyant la communauté internationale au traité de l’espace des Nations unies de 1967 qui ne contient pratiquement pas de limitation à une militarisation effective de l’espace. » (note 8)

L’espace au sein du DoD (Department of Defense)

L’armée américaine est divisée en 5 composantes appelées Armed Services : l’Army, la Navy, l’Air Force, le corps des Marines et les Coast Guards. Bien que l’Air Force ne soit pas le seul opérateur spatial de l’armée américaine, il est le plus important, regroupant environ 98 % de l’effort spatial militaire. L’Air Force dispose d’un budget spatial officiel d’environ 7,6 milliards de dollars pour l’année 2019. Il existe aux Etats-Unis un autre opérateur majeur de satellites militaires séparé de l’Air Force, appelé le National Reconnaissance Office (NRO). Cet organisme qui fait partie de la communauté du renseignement opère la plupart des satellites de reconnaissance américains. Son budget, dont le montant exact est classifié, est estimé à un peu plus de 10 milliards de dollars par an (note 9).

Rumsfeld - OTAN-Ukraine à Vilnius (Lituanie) - 24 octobre 2005
Le secrétaire à la Défense Donald H. Rumsfeld écoute les remarques lors des consultations de haut niveau OTAN-Ukraine à Vilnius, Lituanie, le 24 octobre 2005. – Crédit photo: Wikimedia Commons (Domaine Publique)

On a bien compris, pour les américains, le besoin de créer une nouvelle structure militaire pour répondre aux nouvelles menaces est nécessaire, mais l’idée d’une branche des forces spatiales indépendante remonte à l’an 2000. En ce temps, Donald Rumsfeld, dirigeait la Commission américaine chargée d’évaluer la sécurité nationale de l’organisation et de gestion. La commission recommande une réorganisation interne de l’US Air Force pour consolider les activités liées au secteur spatial du Département de la Défense.

Mais ce n’est qu’en 2018 que l’idée refait surface. En effet, le 18 juin 2018, le président des États-Unis Donald Trump annonce dans une allocution au National Space Council une directive créant une sixième branche des forces armées des États-Unis, indépendante de la United States Air Force. La demande de création de celle-ci est officialisée avec la publication de la Space Policy Directive le 19 février 2019. Une Agence de développement spatial (Space Development Agency) est créée en mars 2019 pour aider le Département de la Défense à développer de nouveaux satellites militaires.

Les critiques ont été nombreuses contre le projet, venant notamment de cadres de l’US Air Force, peu enthousiastes à l’idée de perdre le contrôle du domaine spatiale. Certains dénoncaient des coûts et de la bureaucratie supplémentaire. Le secrétaire à la Défense James Mattis s’était lui-même prononcé contre l’idée il y a quelques mois avant de se ranger derrière son président après l’annonce officielle du projet.

La force spatiale des États-Unis est officiellement créée avec la signature le 20 décembre 2019 du National Defense Authorization Act pour l’année 2020 par Donald Trump qui officialise la transformation de l’Air Force Space Command en United States Space Force. Les activités d’établissement de l’USSF devraient être achevées en 2024.

Mike Pence annonce le plan américain de créer une force spatiale militaire d’ici 2020.

L’United States Space Force, en français “Force spatiale des États-Unis”, ou USSF en abrégé, est la sixième branche des forces armées des États-Unis, dépendant du Département de l’Air Force. Son quartier-général provisoire est Peterson Air Force Base

Pour constituer cette force spatiale, la première étape devrait être de créer un commandement des opérations dans l’Espace. Cette force sera chargée de coordonner et d’unifier les forces ainsi que de « développer une doctrine de combat spatial, les tactiques, techniques et procédures pour le futur », a précisé Mike Pence. Trois autres étapes suivront : la création d’une nouvelle agence spatiale pour développer ses propres technologies, la création d’infrastructures bureaucratiques et enfin la mise en place d’un corps d’astronautes militaires, définit par le vice-président comme un “groupe d’élite constitué de soldats spécialisés dans le domaine spatial”, relève le Scientific American.

L’United States Space Force réalise le 5 février 2020 son premier test de missile balistique intercontinental, un Minuteman III; le premier lancement d’un satellite, le 6ᵉ Advanced Extremely High Frequency a lieu le 26 mars 2020. Le “sixième département des forces armées américaines” comprend 16 000 militaires et civils. Selon Gérard Araud, ex-ambassadeur de France aux États-Unis, le projet américain rompt « avec une vision de l’espace comme un milieu démilitarisé et régi par le droit international ».

Ce nouveau service est organisé comme une branche au sein du Département de la Force aérienne des États-Unis et a un Chef des Opérations Spatiales — un peu similaire au Chef des Opérations navales (CNO) de l’US Navy — qui est un officier ayant le grade de général et est membre à part entière du comité des chefs d’état-major interarmées. L’USSF sera responsable des programmes d’acquisitions spatiales, gérera son propre budget et est un réservoir de forces au profit de l’US Space Command. Ce nouveau service comprendra tout le personnel en uniforme et civil du Département de la défense qui mène et soutient les opérations spatiales. Une fois établies, les responsabilités de l’USSF comprendront la doctrine spatiale, l’organisation, la formation, le matériel, le personnel et les installations. Il faut rappeler également que la Space Force (L’USSF) a autorité sur le Space Operations Command et le Space and Missile Systems Center qui eux-mêmes ont autorité sur différents escadres, centres et groupes à leur création (note 10).

7. Moyens affectés au Space Force et concurrents

Les actifs de la Space Force comprennent la plupart des actifs spatiaux de l’US Air Force, tels que les installations de lancement de satellites à la Vandenberg Air Force Base, la base de contrôle au sol des engins spatiaux de la Schriever Air Force Base contrôlant le Air Force Satellite Control Network et le réseau de satellites GPS. En absorbant, entre autres, le Air Force Space Command de l’United States Air Force, l’USSF devient le principal utilisateur de satellites gouvernementaux au monde avec 77 satellites officiellement en service au 4 mai 2018, et possède en 2020 deux navettes spatiales autonomes et inhabitées Boeing X-37.

Les États-Unis sont la première force militaire spatiale au monde. Ils opèrent aujourd’hui plus de 120 satellites militaires, ce qu’aucune autre nation ne possède pour l’instant et utilisent fréquemment des services fournis par des prestataires civils pour soutenir leurs efforts militaires ou de développement technologique. Ces satellites sont vulnérables à divers types d’attaques physiques, cyber ou électromagnétiques, qu’elles soient dirigées vers les satellites eux-mêmes ou leurs centres de contrôle.

Ils constituent une partie importante du C4ISR interallié par leur capacité à obtenir librement des images et données d’écoutes de territoires d’intervention. Ils ont quasiment le monopole des télécommunications militaires longue distance, et les satellites sont le moyen le plus pratique et le moins onéreux pour guider les troupes sur terre, sur mer et dans les airs.

Les systèmes spatiaux permettent la conduite d’opérations de guerre, cela a été mis en évidence lors de la Guerre du Golfe de 1990. Ce fut le premier engagement durant lequel les télécommunications, la qualité du renseignement militaire et surtout les munitions guidées par GPS ont prouvé leur efficacité.

Pour la Chine et la Russie, on parle d’une quarantaine de satellites militaires en orbite. L’Inde se prépare également et a procédé en mars 2019 à la destruction d’un satellite en orbite. Mais les États-Unis sont, de loin, ceux qui investissent le plus dans tous les systèmes spatiaux. L’annonce de la création de la Space Force c’est vouloir se doter d’une force dissuasive. Le but c’est de montrer à tous leurs adversaires que, si on les attaque, ils sauront répondre. 

8. Nouvelle force armée, nouvelles doctrines ?

La Space Force (USA) prévoit le besoin de se doter de lanceurs à réaction rapide et de logistique spatiale. La mobilité et la logistique spatiales sont identifiées dans la nouvelle doctrine de la Force spatiale comme des compétences essentielles du service. Dans les futurs conflits armés, les États-Unis auront besoin de capacités pour inspecter rapidement leurs satellites et en déployer de nouveaux à court préavis, indique l’US Space Force (note 12).

La Delta 9, unité de “guerre orbitale”

L’armée américaine a annoncé la création, au sein de la Space Force fondée en 2019, d’une unité dédiée à la “guerre orbitale”. Nommée Delta 9, l’unité en question n’en est pas encore à lancer des attaques lasers assassines sur les satellites espions ennemis. Elle a néanmoins été dotée d’un appareil spécial, le très secret X-37B, conçu par Boeing et destiné à des vols spatiaux sans équipage. À l’heure actuelle, quatre unités subordonnées sont affectées à Space Delta 9: les 1er et 3e Escadrons d’opérations spatiales, le 750ᵉ Escadron de soutien aux opérations et Space Delta 9, Détachement 1.

Space Mission Deltas of Space Operations Commande. 2020
Space Mission Deltas of Space Operations Commande. 2020. – Crédit: Wikimedia Commons (Domaine Publique)

Publiquement, le 1ᵉʳ Escadron d’opérations spéciales exploite une constellation de satellites de surveillance basés dans l’espace, y compris le système de surveillance spatiale basé sur l’espace (SBSS), le système de réduction des risques de technologie avancée (ATRR), l’espace opérationnel réactif-5 (ORS-5), et le Programme de connaissance de la situation spatiale géosynchrone (GSSAP).

L’Espace, un impératif national

En décembre 2020, le président Donald Trump a publié une nouvelle politique spatiale nationale, énonçant les principes fondamentaux et les principales priorités des diverses activités spatiales des États-Unis à l’avenir. “This policy recognizes space as a national imperative”, traduit : “Cette politique représente une approche gouvernementale qui reconnaît l’espace comme un impératif national.” President D..Trump

« Si nos adversaires nous défient dans l’espace, ils feront face à une équipe spatiale de sécurité nationale véritablement unie », a-t-il déclaré. La politique spatiale nationale nouvellement publiée reconnaît que « l’espace est et devrait être un domaine prioritaire du renseignement », a ajouté John Ratcliffe, Directeur de la National Intelligence.

À la fin de la réunion, le conseiller à la sécurité nationale HR McMaster a déclaré que le Conseil national de sécurité élaborait un cadre stratégique spatial pour soutenir les “intérêts vitaux” américains dans l’espace. Une grande partie de ce cadre est classifiée, a déclaré McMaster, mais les éléments non classés comprennent le leadership américain dans l’espace, l’accès sans entrave à l’espace et le soutien à la coopération internationale (note 13).

9. Fin de l’ère spatiale pacifique ?

C’est maintenant évident, beaucoup d’efforts et d’investissement seront déployé pour militariser l’espace, mais les américains assument aussi clairement leur ambition de le dominer. « Avoir une présence américaine dans l’espace n’est pas suffisant, nous devons aussi avoir une domination américaine de l’espace», martelait Donald Trump. Un ton martial qui pourrait faire craindre une escalade de militarisation de l’espace. Au point de mettre en danger la tradition de coopération internationale et « l’exploration et l’utilisation pacifiques de l’espace extra-atmosphérique » que promeut le traité de l’espace de 1967.

« Avoir une présence américaine dans l’espace n’est pas suffisant, nous devons aussi avoir une domination américaine de l’espace»

Donald Trump

Le traité n’est en tout cas pas un obstacle pour les Américains. S’il est aussi bien signé par les États-Unis que par la Chine et la Russie, il n’interdit que la militarisation de la Lune et des “autres corps célestes” et le placement en orbite d’armes de destruction massive. Mais le traité n’a de toute façon pas de mécanisme contraignant et est communément interprété que comme une prohibition des activités militaires “agressives”, ce qui n’empêche nullement la constitution d’une Space Force, explique au Washington Post l’expert en politique spatiale de la George Washington University, John Logsdon.

La guerre du futur passera-t-elle invariablement par l’espace ?

C’est une vraie question. Si, à l’avenir, les affrontements militaires mettront nécessairement en œuvre des moyens spatiaux, il n’est pas certain que l’espace lui-même devienne un champ de bataille. Le problème dans l’espace, c’est qu’il y a une forme d’interdépendance (note 6).

Selon Johnson-Freese, auteur du livre Space Warfare in the 21st Century, traduit guerre spatiale dans le 21ᵉ siècle, « nous devons avoir une politique de retenue stratégique », a-t-elle conseillé. Selon beaucoup d’experts il est convenu que le plus grand défi pourrait être de développer une défense spatiale qui ne vire pas à l’offensive (note 2).

« Comment protéger nos ressources spatiales sans créer les conditions exactes d’une course aux armements menant à une guerre dans l’espace ? Essayer de dominer l’espace comme les États-Unis dominent d’autres domaines peut être une très mauvaise idée. »

Johnson-Freese

10. Conclusion

On arrive à la fin de ce dossier sur la 6ᵉ armée des États-Unis, la Space force. Ce volet boucle notre parcours qui a abordé plusieurs facettes de la militarisation de l’espace, à travers la création et le déploiement de cette nouvelle armée américaine, la 6ᵉ branche de l‘armée la plus puissante au monde, la Space Force. Les nouvelles orientations stratégiques qui en découleront ne manqueront pas d’influencer le secteur aérospatial américain.

Pour l’avenir qui se dessine, il semblerait que l’Espace soit loin d’être un lieu de coopération internationale entre puissances, Au vu des évolutions il est tout à fait possible que l’orbite terrestre deviendrait dans les années à venir un champ de compétition militaire pour la suprématie sur les ressources ici-bas sur Terre. Au pire un nouveau terrain de conflit…

Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle guerre des étoiles ?

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Auteur: Rick Deckar

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